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061207 - Article du Le Temps de 5.12.06

Anarchy in

Switzerland

©Le Temps

Livre Entre 1976 et 1980,

la jeunesse suisse était auxmains

des punks. Un livre colossal, bourré

de vestons en cuir et de cadenas au

cou, refait cette histoire chaotique

Arnaud Robert

A cette époque, Didier Dégueulon

allait castagner avec Al Poubelle

et Déchet Urbain. Serge Crevure,

lui, cuirassé de chaînes et de

cuir, se graissait la peau du visage

avec de la crème de laitier pour

que ses boutons d’acné en ressortent

grandis. C’était à Genève, en

1976, ils étaient punks.

Trente ans après, donc, ceux qui

s’ensont sortis décident d’écrire. Ils

avaient chez eux, à Zurich, à Lausanne,

des cartons pleins de documents

déjà mal fichus le jour de

leur conception. Des affiches

taillées au feutre, des photos en

pleine nuit à cul nu, des jeans serrés

et des trous en guise de T-shirts. Un

livre énorme vient de sortir, 320

pages de boutiquier anarchiste, bilingue,

qui raconte cette histoire

comme il se doit. Par la bande.

Forcément, ça fait tout drôle.

Les braillards du No Future qui se

mettent à vénérer leur passé. «Une

force d’une vitalité incroyable»,

dit la préface. Elle n’a pas tort. Entre

1976 et 1980, dans une Suisse

qui avait vécu à distance raisonnable

du mouvement hippie, une

génération se découvre une vocation

anarchiste. Le bourgeois ne

manque pas de passer par la place

de la Palud à Lausanne, comme on

se rend à la fosse aux ours de

Berne. Ils gisent affalés sur la fontaine,

avec leur crête et leur litron

de bière, des épingles de nourrice

et un kilt. Ils squattent les centresvilles,

nouvelles périphéries de

l’intérieur. Et ne s’arrêtent paslà.

Ils créent. Sans en avoir l’air. Vomissent

le bon goût, les manières,

le travail, les gauchos et les droitistes,

l’hétérosexualité aussi et les

autres punks. Au fil des pages, c’est

l’un des derniers grands mouvements

culturels du XXe siècle, enfant

conjoint de Sade et de Dada,

qui perle. «Quand il y avait des

manifestations antinucléaires, on

arrivait avec notre slogan impeccable:

«Nucléaire, tout pour

plaire». La politique était en dessous

de nous.» Sandro Sursock, 58

ans, reste une sorte de prototype

de l’ère punk en terre calviniste.

Beau-fils de Sadruddin Aga

Khan, installé dans une maison de

la haute banlieue genevoise, Sursock

arrive chez les punks avec

une mémoire rock. Dans les années

70, il fournit sa dope à Keith

Richards, guitariste des Rolling

Stones, qui vit pendant quatre ans

à Collonge-Bellerive. Sursock partage

son temps entre les châteaux

et les squats, la seringue et le micro.

Il fonde les Bastards. Se fait

jeter en une minute d’un concert

au Bois de la Bâtie par des babas.

«On méprisait les hippies.

C’étaient des larves. On voulaitles

faire sortir de la ville avec dugoudron

et des plumes. Le punk est né

de cette haine formidable. Et du

fun. On adorait cracher sur notre

public, ils adoraient cracher sur

nous.»

«Onméprisait

les hippies. C’étaient

des larves. Le punk

est né de cette haine»

Il y a quelques jours, les Bastards

ont repris la scène. Pas pour

un concert unique, mais pour

longtemps. Batteur du groupe, le

journaliste qui rédige aujourd’hui

la chronique people du Matin

parle d’un événement tellurique.

Didier Dana n’a rien oublié. Des

nuits brutales où le gang des Pharaons

interrompt leur concert à

coups de poing. Les Bastards finissent par

les saouler gratis, pour les

dompter. «En quelques années de

musique pure, de cri ininterrompu,

j’ai assouvimes rêves là où

les gens n’avaient plus d’illusion.»

Les Bastards rééditent un 33

tours, prévoient d’autres concerts

et un CD. Les jeunes tordus qui

font leur première partie leur tapent

sur l’épaule, assez épatés par

la débauche sonore des vétérans.

«Tant qu’on n’a pas l’air de vieux

cons, on continue.»

Que reste-t-il du punk? Des

pin’s avec des têtes de mort, des

féministes qui vivaient dans les

centres autogérés, une langue pâteuse

tendue au monde entier?

Ceux qui ne sont pas morts en

route ressemblent quelque part à

ceux qu’ils conspuaient. «Nous

étions les mercenaires de l’humour

en cavale, les bandits du

verbe, nous avions, fortementan crée

en nous, cette merveilleuse

essence de l’irréalité, du savoir ancestral,

de l’ivresse absolue et du

vivre ici et maintenant.»

C’est Alain Vidon qui le dit. En

ce temps-là, il s’appelait Poubelle.

 

Hot Love. SwissPunk&Wave

1976-1980, Editions Patrick Frey,

324 p.Infos:www.swisspunk.ch.

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