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061207 - Article du L'Hebdo de 07.12.06

Punks

©L'Hebdo

 

Rencontre avec quelques rescapés du no future  

Leurs guitares ont mis le feu à Genève dans les années 70. Les Bastards et le chanteur des Yodler Killers se souviennent de cette épopée pleine de bruit et de fureur. Par Antoine Duplan.

Au mitan des années 70, un incendie a ravagé l'occident. Ecœurée par l'avachissement général,pressée de brûler les idoles, une génération a mis le feu au rock. Les flammes n'ont pas épargné la Suisse. Trente ans après l'embrasement punk, les petits gars vêtus de noir qui voulaient secouer ces chiffes molles de hippies se souviennent des jours anciens, quand ils avaient le "no future"devant eux.

Lurker Grand s'estramassé la baffe punk à l'adolescence. Cet activiste saint-gallois du mouvements'est improvisé archiviste pour retracer l'éruption dans Grand Hot Love – Swiss Punk & Wave 1976-1980, une somme bilingue richement illustrée. Il lui a fallu deux ans pour mener à bien cette entreprise commé morative, pour collecter les témoignages, contacter les survivants – car la drogue et le sida ont prélevé un lourd tribut.

En Suisse alémanique, surtout à Zurich, commune d'origine du dadaïsme, c'est un feu d'artifice. Dieter Meier fonde Yello; le formidable Rudolph Dietrich anime les Nasal Boys, puis Kraft Durch Freude; Claudia Schifferle sévit au sein de Kleenex, puis de Liliput, deux groupes de filles, tandis que son pote Stephan Eicher débute au sein des Noise Boys, puis forme Grauzone avec son frère Martin…

La Suisse romandes'avère moins impliquée, moins radicale. Le punk n'y relève pas du projet esthétique global, mais sert d'exutoire à quelques rigolos. "Les Alémaniques avaient conscience d'appartenir à un mouvement. Ici, on voulait boire, se défoncer, faire la fête, produire une musique forte et violente et choquer le bourgeois", analyse un vétéran. Le canton de Vaud engendre HL Met I-Scream, le Valais Baramine, et Fribourg les Tickets ou Johnny Furgler& The Raclette Machine, un groupe au sein du quel Franz Treichler, futur Young God, fait ses premières armes.

Le seul endroit où la musique ait vraiment brûlé, c'est à Genève. Invoquer les groupes qui ont dé chaînéles foudres binaires à l'ombre du Salève dès l'hiver 1976, c'est ramener à lavie une joyeuse cohorte d'inventions verbes et de provoc à deux balles: Scramb,Dean Meat & the Scelerats. Duck Soup, Technycolor, Speedy Gonzales, Teenage Girls from Auschwitz, Yodler Killers, The Slam, The Bastards, Jack & the Rippers,The Rednecks, The Zero Heroes…

 

Punks not dead Que sont-ils devenus ces chats maigres qui griffaient nos nuits électriques? Le livre réveille des volcans qu'on croyait éteints. Ala mi novembre, deux groupes phares sont montés sur la scène du Piment Rouge,dans le squat Artemis, pour rallumer le feu de leurs 20 ans. Devant un public enthousiaste, The Bastards et les Yodler Killers, à peine rouillés, ont découvert, émerveillés, que "la magie opère toujours".

Issus de la bourgeoisie, les Bastards avaient la classe de leurs modèles new-yorkais. Ils voulaient "créer le chaos et faire trembler Genève" avec leur musique fulgurante et nerveuse, leurs guitares tendues comme des arcs.  Leur chanteuse, Marie-Pierre, avait du chien et une voix de tigresse, érotique, puissante, jamais criarde. Quant aux Yodler Killers, composés d'Al Poubelle, de Dégueulon, de Déchet Urbain, d'Ordure et de Crevure, ils se réclamaient de la mouvance trash anglaise, revendiquant la"créativité absolue. Le punk osait tout. C'était une flamme incompressible".

Dans un café chic de la vieille ville, tous les membres originaux des Bastards sont là, ainsi que Paul Zouridis, le batteur des Zero Heroes. Ils sont élégants, regard vif, verbe haut et humour affûté. Le batteur Didier Dana est journaliste au Matin. Les guitaristes Benjamin Garcia et Ralph Perez travaillent respectivement dans l'informatique et la banque privée. Marie-Pierre, qui a renoncé avec "énormément de regrets" à la musique, ne fait rien. Mère au foyer? "Ah non, je déteste cette expression!, se récrie-t-elle. Disons: Desperate Housewife…" Quant à Sandro Sursock, il explique avec une exquise lassitude de dandy qu'il a renoncé à travailler.

 

Scandale à la Bâtie Sandro Sursock, 58 ans, est l'âme du rock genevois. Beau-fils de Saddrudin Aga Khan, il grandit dans le luxe entre l'institut Le Rosey de Rolle et Gstaad. Il contracte très jeune la passion du rock n'roll. Au début des années 70, il rencontre son idole, Keith Richards, réfugié en Suisse, et sympathise avec lui. Il aide le guitariste des Rolling Stones às'approvisionner en poudre, ainsi qu'à détourner l'attention des stup's et de la presse.

En 1976, parti se désintoxiquer, Sandro découvre la nouvelle scène new-yorkaise: New York Dolls,MC5, Stooges, Flaming Groovies… Il rentre appliquer à Genève les principes dela Blank Generation définis par Richard Hell. L'électricité de son groupe fait scandale au Bois de la Bâtie. Les babas outrés les jettent hors de scène à coups de cannettes. Le concert a duré 1 minute 25: "La quintessence du punk"!. L'agitateur musical monte les Bastards, puis les Rednecks, Zero Heroes et Eurotrash, un groupe au sang bleu assurant la bande-son des partie soù la jet set s'encanaille.

 

Casser du punk Dans un bistrot arabe de la Jonction, Alain Vidon, 44 ans, s'émerveille d'être toujours vivant. L'ex-chanteur des Yodler Killers touche par sa gentillesse et sa gravité. Il accuse le coup de "ce vécu de folie, c'était Hollywood tous les jours. On se sent tout puissant lors qu'onadhère à ces tribus. C'est dingue un tel sentiment de liberté, ça peut mener à la folie. Ça m'a d'ailleurs mené à la folie…" Après avoir raillé le monde,il a fallu rentrer dans le monde. Al Vidon a payé en "crises effroyables" et "profondes dépressions" les bouffonneries extrêmes d'Al Poubelle, son double punk. Passionné par le moyen-âge, il s'est laissé envahir, posséder par un personnage de chevalier. Il raconte dans Doués de Folie (Labor & Fides)  comment il a perdu pied et fini en psychiatrie. Aujourd'hui, Alain Vidon travaille comme réceptionniste standardisted'une petite entreprise. Il écoute Bob Dylan, Hank Williams, Melanie et"de la youtze à tour de bras", lui qui voulait flinguer les yodlers emblématique de la Suisse furglérienne…

On ne met pas impunément le feu à la musique et à l'ordre. Avant de faire rire, les punks ont fait peur en exaltant la laideur du monde, en brandissant des symboles honnis,telle la casquette nazie que Marie-Pierre, cheveux courts, khôl outrancier,lipstick noir, arborait sur scène. La chanteuse rectifie: c'était une casquette de policier thaïlandais. Si Portier denuit l'a marquée, elle confesse le néant politique de ses jeunes années.

Autour des punks, la violence se dé chaîne. Al Poubelle se souvient du jour où, pissant dans le tram avec son pote Ordure, il a entendu des motards gronder: "Va falloir qu'onnettoie cette ville". Une autre fois, il n'a dû son salut qu'à la fuite,trouvant refuge dans la guérite des douaniers, alors qu'une quarantaine de Teddy Boys le traquaient. Quant aux Bastards, leur premier concert a connu unraid sanglant mené par les Pharaons, les Hell's locaux, armés de queues de billard…

Pourquoi tant de haine? "On mettait en péril l'image des Hell's Angels. C'étaient eux les méchants. C'est comme dans les westerns: quand un second méchant arrive en vile, le premier veut le tuer", se marre Ben Garcia. Plus tard, les Bastards ont acheté les Pharaons à coups de caisses de bière pour avoir la paix. "Il fallait être plus intelligents qu'eux", soupirent-ils."Ce n'était pas difficile", persifle Marie-Pierre.

 

Avoir été Les punks avaient pour mot d'ordre "No future" – pas d'avenir. L'oracle lancé par les Sex Pistols à l'encontre de la mon archiebritannique a connu des acceptions diverses, du nihilisme le plus noir au gimmick ironique. Pour les Bastards, le no future se confondait avec le"carpe diem": chaque jour suffit pour s'amuser. Hormis Sandro qui nesa cache pas d'avoir pratiqué assi dûment les paradis artificiels et pensait nejamais atteindre 30 ans, les Bastards étaient clean. Le fun, l'adrénaline du punk rock suffisaient à leur bonheur.

Les Yodler Killers,c'était une autre paire de chopes. "On buvait des litres de bière,reconnaît Alain Vidon devant son chocolat froid. La chanson de Discolokosst, 10 litres de bière c'est pas assez,correspondait presque à notre réalité quotidienne". Liée aux rites del'adolescence, cette "folie normale" était démultipliée par le "turbodu punk". Elle a fait beaucoup de morts, de "martyrs" - comme Déchet Urbain, qui se roulait dans les tessons des bouteilles d'Aqua Velva qu'il avalait. "Dans toutes les grandes tribus, les grandes armées, il y a des troubadours. Robert – c'était son vrai nom – était un cracheur de feu moderne. Il est parti vendre des coquillages au Japon, il est mort d'overdose dans sa chambre d'hôtel".

L'hiver descend sur la ville. Dans la grisaille, quelques braises palpitent, souvenirs d'anciens combats. Les survivants de la section Genève repartent vers leurs jobs, versleur rêves. Ils ont réintégré tant bien que mal le système qu'ils ébranlaientou vomissaient. Ils peuvent s'enorgueillir justement d'avoir fait bouger les choses,d'avoir filé un électrochoc salutaire à la société, d'avoir fait profiter les générations suivante d'une liberté par fois chèrement conquise.

Hot Love –Swiss Punk & Wave 1976-1980. Par Lurker Grand and many others. EditionsPatrick Frey, 3424 p. et deux posters.

TheBastards. Schizo Terrorist.Zak 8 Feathered Apple.

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