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070616 - Article du Le Courrier de 16.6.07

Anarchy in Switzerland de Roderic Mounir

 

PUNK (II) La Suisse revit le printemps rebelle de 1977. A Zurich, le 28 juin, une expo de photos, des projections et des concerts prolongeront la vague soulevée par le livre «Hot Love – Swiss Punk & Wave 1976-80», Prix 2006 du jury des beaux livres. Retour sur images.


La Suisse célèbre, elle aussi, les 30 ans du Punk. Le 28 juin prochain, à Zurich, un grand événement ravivera le feu sous une scène qui fut (presque) aussi bouillonnante dans les villes de la tranquille Helvétie qu'à New York, Londres et Paris. Sous le titre «Punk is coming over us» – le punk débarque –, une exposition montrera à la galerie Baviera des photos de Pietro Mattioli, Livio Piatti et Roland Stucky (photographe au Tagesanzeiger). Le film Punk Cocktail. Zurich Scene 1976-80, de René Uhlmann, sera projeté au cinéma Xenix, avec un avant-goût de celui que Jean-Lou Steinmann prépare sur les Bastards, groupe punk genevois de glorieuse mémoire. Un concert de Mother's Ruin aura lieu à la Kanzlei, tandis que Patti Smith herself se produira au Palais X-Tra, clin d'oeil à ses performances influentes d'il y a 30 ans.
Parmi les clichés de l'exposition, beaucoup d'inédits et une bonne partie de ceux qui illustrent Hot Love – Swiss Punk & Wave 1976-1980. Publié l'automne dernier, l'ouvrage-somme dirigé par le Saint-Gallois Lurker Grand vient de recevoir le prestigieux Prix du jury des plus beaux livres de Suisse. Si cette reconnaissance peut surprendre compte tenu du sujet, elle se justifie par la qualité de l'ouvrage et le travail phénoménal qu'il a requis. Volumineux objet de 324 pages au format 34x24cm, Hot Love rassemble des centaines de témoignages, interviews, photos, flyers, affiches, coupures de presse et deux posters, dont un réalisé par l'archéologue André Tschan (ancien punk lucernois) qui établit une vaste généalogie des groupes helvétiques de cette période.
C'est l'aboutissement d'une entreprise herculéenne, deux ans d'enquête et de collecte d'archives, un petit miracle qui doit beaucoup à la collaboration spontanée et bénévole des anciens acteurs de la scène. Hot Love bénéficie désormais d'une traduction anglaise augmentée d'articles de portée internationale: une interview de Marco Repetto, batteur de Grauzone (le groupe culte des frères Eicher), une autre de Ramona Carlier, chanteuse genevoise du groupe anglais à succès The Mo-dettes. En octobre, Hot Love sera exposé au mudac de Lausanne ainsi qu'à la Foire du livre de Francfort. Et avant, du 9 au 11 août, le «For Noise Festival» de Pully (VD) lui réservera une place de choix dans son expo sur les 30 ans du Punk.
Lurker Grand se réjouit-il de cet engouement? A notre grande surprise, pas totalement. «J'ai eu beaucoup de presse pour le livre, jusqu'au Japon où l'on trouve les collectionneurs les plus compulsifs, mais les autres productions – le DVD Punk Cocktail, les albums réédités (lire plus loin, ndlr) – ont surtout attiré l'attention des jeunes et les anciens membres de la scène. C'est resté une affaire de famille, or j'aimerais qu'on réalise l'importance de cette période, de ces groupes qui ont changé la musique et contribué à transformer la société. Si tu dis dans un dîner que tu as été punk, on écarquille les yeux et on te demande si tu as jeté des cocktails molotov. Or c'est tout le contraire. S'il y a eu pas mal de victimes (drogue, alcool, sida, ndlr), la plupart des acteurs de cette scène ont suivi des voies originales et créatives, que ce soit dans les arts, le journalisme ou comme petits entrepreneurs – leur passion est restée intacte.»


un printemps libertaire


Celui qui tient ces propos reconnaît avoir poussé jusqu'à l'activisme «autonome», au début des années 1980. En 1977, Lurker Grand (qui entretient le mystère autour de son vrai nom) avait 17 ans. Il a grandi à Saint-Gall – «Bratwurst, bouses de vaches et éducation catholique». Apprenti-décorateur et punk en herbe, il débarque sur la place zurichoise en pleine effervescence, pressé de se libérer du conservatisme ambiant, de la tutelle parentale, de l'armée et d'un plan de carrière ficelé. «Les villes suisses étaient les plus ennuyeuses du monde. Le soir, on avait le choix entre aller au théâtre ou écouter du blues. Les anciens hippies tenaient tout1. Mais la campagne était encore pire, les jeunes devaient planquer leurs vêtements et attendre d'être en ville pour les enfiler.»
Heureusement, il y a la radio. Sur DRS 1, l'émission «Musik aus London» de François Mürner étanche la soif de sonorités nouvelles. Le concert que Patti Smith donne le 12 octobre 1976 à la Rote Fabrik (futur centre culturel alternatif) est un choc pour le public zurichois, peu exposé au rock urbain transgressif – le premier single des Sex Pistols, nettement plus vindicatif, ne sort que le mois suivant. Dès lors, tout va vite; en décembre de la même année ouvre le premier lieu de Suisse dédié au Punk: le Club Hey, tenu par Rudolph Dietrich des Nasal Boys (considérés comme le premier groupe punk national)2. Est-ce dû à un même attrait pour l'excentricité? Les clubs gays sont en tout cas les premiers à abriter discos et concerts punk.
Après ce printemps libertaire, qui a brièvement coalisé les esprits rebelles, toutes générations et classes sociales confondues, les idéologues de l'autogestion prennent le relais. Pour le meilleur et le pire.
Face à la répression policière et aux demi-mesures acceptées par les alternatifs, Lurker Grand s'expatrie à New York au milieu des années quatre-vingt et vit «à fond»: tout s'y passe en même temps, Basquiat, James Chance, Jim Jarmush, l'émergence du «hardcore», du revival garage 60's, et finalement «la transition de l'East Village vers l'establishment». Jusqu'à récemment, il vivait à Berlin, où il a constaté comme dans toute capitale culturelle «l'intense activité mémorielle qui fait défaut au Punk suisse». D'où l'idée de Hot Love.


coup de pied dans la fourmilière


Si Bâle, Lucerne, Berne et Bienne ont été des centres névralgiques du Punk, du côté de Fribourg le climat était nettement plus calme. Heleen Treichler raconte: «Fribourg était une ville pépère, endormie. J'allais au collège de Sainte-Croix, qui était non-mixte, interdisait le port du pantalon et du pull sans manches.» Celle qui tient aujourd'hui encore la basse dans Last Torridas, un groupe rock à majorité féminine, a connu son époux – Franz Treichler des Young Gods – dans la mouvance punk et new-wave de Fribourg à la fin des années septante.
Ensemble, ils ont joué dans Jof and The Ram. Le groupe n'a enregistré qu'un maxi mais s'est produit un peu partout en Suisse, avant que le couple n'émigre à Genève. Sur l'arbre généalogique de Hot Love, une photo saisit Jof and The Ram en 1981 lors d'un événement retentissant: l'exposition organisée dans l'ancien séminaire de Fribourg par feu Michel Ritter (fondateur de Fri-Art, directeur du Centre culturel suisse de Paris). Des rockers alterno jouant dans une expo d'art contemporain? Signe que les temps changeaient. «Tout le monde se fréquentait, ça bougeait», se souvient Heleen Treichler, qui reçut le Punk comme une «baffe» revigorante. «A l'époque, je bossais dans une boutique de disques de Fribourg, j'étais une minette un peu hippie, la mode était aux groupes progressifs sophistiqués: le Punk a mis un coup de pied dans la fourmilière!»
Il faut encore se déplacer à Zurich pour voir jouer Birthday Party, Siouxie ou les Stranglers. Et bien sûr aller à Londres pour faire ses emplettes – disques, fringues, etc. Mais en 1983 débute l'aventure de Fri-Son; Heleen y cuisinera «pour des centaines de groupes», tout en conservant un job de secrétaire-comptable qui lui permet de «photocopier les affiches à l'oeil». Depuis, Fri-Son est une coopérative rodée et l'une des principales scènes rock de Suisse.


Poubelle, Ordure, Dégueulon


Genève, pôle ouest du séisme punk, «regorgeait de bons musiciens», souligne Lurker Grand. Scramb, The Rednecks, Banzai, Yodler Killers, Discolokosst, The Bastards, The Zero Heroes, Jack & The Rippers, Technycolor – la liste est longue. Les groupes genevois se distinguent autant par leur énergie rock'n roll que par leur goût de la provoc: les membres de Teenage Girls From Auschwitz se nomment Tony Auschwitz, Dr. Mengele, ceux des Yodler Killers se déclinent en Poubelle, Ordure, Crevure, Dégueulon et Déchet Urbain.
L'un des showmen les plus emblématiques de la cité de Calvin est sans conteste Sandro Sursock. Il raconte son parcours dans un texte intitulé «Kill The Hippies». Né en 1948 à Alexandrie dans une famille aristocratique, il a fréquenté les internats huppés de Rolle et Gstaad avant de découvrir le rock, la came (qui le conduira en cure de désintox), de se lier d'amitié avec Keith Richards puis de monter ses premiers groupes punk par besoin d'adrénaline et pour emmerder les babas «friands de jazzrock».
The Slam, ancêtre des Bastards, se fait jeter de la scène par le public du Bois de la Bâtie. Au New Morning, au Centre de loisirs de Carouge, au Palladium – l'Usine est encore un rêve lointain –, on se déchaîne et parfois ça se termine en baston «avec les Pharaons (Hell's Angels locaux), qui venaient casser du punk». Dans les couloirs de la TSR, Sandro et sa bande crachent sur Renaud et ses cheveux longs: «Un moment de gloire». Successeurs des Bastards (sans leur jolie chanteuse Marie-Pierre), The Zero Heroes évolueront vers un rock ténébreux plus accessible et connaîtront un joli succès d'estime dans les années quatre-vingt.
En novembre 2006, pour le vernissage de Hot Love au Piment Rouge à Genève, les Bastards (dont le batteur Didier Dana est journaliste au Matin) se sont reformés avec les Yodler Killers. L'occasion d'un shoot d'adrénaline nostalgique et de la publication du LP Schizo Terrorist des Bastards (enregistré... en 1978). Les Nasal Boys, eux, ont sorti un album d'enregistrements jadis perdus et leur leader Rudoplh Dietrich édite un double CD retraçant les premières années de sa carrière. Quant au Mother's Ruin de Zurich, ils verniront le 28 juin à la Kanzlei leur album de remixes Godzilla – The 2007 Attack. Sur leur site myspace, un clip live de 2006 les dévoile en quadras grisonnants et appliqués; une performance qui s'apparente plus à des retrouvailles entre amis qu'à un concert punk de 1977. Etrange revival que la Suisse, d'habitude si timorée, a décidé de vivre sans complexe.
Note : 1 Chez les jeunes punks, la rancoeur contre la mollesse des hippie et l'échec de leur idéaux est aussi forte que le rejet du conservatisme bourgeois. Dans sa contribution à Hot Love, intitulée «Nous sommes les Yodler Killers», Lurker Grand écrit: «On utilisait notre ironie, notre franchise aussi les uns envers les autres, ainsi que des couleurs vives et beaucoup de cuir noir (...). On ne voulait pas de retour au calme, à la nature, à l'amour ou que sais-je. Ce qu'on voulait, c'était le bruit, le béton et la confrontation.»
2 Le 1er octobre 1977, les Nasal Boys assurent la première partie d'un des concerts les plus marquants de cette période, celui des Clash au Kaufleute de Zurich. Au printemps 1978, ils sont signés à Londres par CBS.
Nombreux liens et quelques morceaux en écoute:

www.myspace.com/swisspunkandnewwave


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Dieter Meier, gentleman punk - PROPOS RECUEILLIS PAR RMR   


Dans les années quatre-vingt, les tubes kitsch et high-tech «Oh Yeah» et «The Race», avec leurs clips bigarrés, ont propulsé Yello au firmament de l'électro-pop. Le tandem formé par Dieter Meier et Boris Blank est reconnu comme un fleuron de cette scène helvétique «provinciale» mais foncièrement originale, à l'image des Young Gods, de Stephan Eicher et son groupe Grauzone, ou du metal avant-gardiste de Celtic Frost.
Personnage fantasque, Dieter Meier échappe aux classifications. Né à Zurich en 1945, fils d'un banquier millionnaire, artiste conceptuel et performer, il expose à New York, Berlin et Kassel dès le début des années 1970. C'est «en dilettante» – selon ses termes – qu'il s'invite sur la scène punk en 1978-79 pour enregistrer une poignée de titres rageurs avec le groupe Fresh Color, avant d'aller former Yello avec Boris Blank. Interview exceptionnelle, tandis qu'un nouvel album du duo est en préparation.


En 1977-78, étiez-vous punk?


Dieter Meier: J'étais punk dans la mesure où j'étais un chanteur anarchique, qui montait sur scène sans avoir répété et improvisait dans un dialecte africain inconnu. Parfois c'était drôle, parfois non, mais je prenais des risques. Comme Jackson Pollock, mais avec ma voix, je faisais «tomber des gouttes» dans un micro. Je l'ai fait bien avant le mouvement punk, dès 1967-68, en créant moi-même les bandes-son de mes vidéos avec ma voix et des objets hétéroclites.


Qu'est-ce qui vous a attiré vers la musique?


- La paresse. J'étais incapable de me concentrer, de répéter, mais j'aimais expérimenter avec ma voix. Mon premier groupe, Fresh Color, jouait du punk: un batteur limité, beaucoup de bruit, et moi en parfait dilettante. Je le voyais plus comme de la performance. Au niveau du look, par contre, avec mon complet veston et ma cravate, j'étais bien plus punk que tous ces conformistes qui portaient l'uniforme de Malcolm McLaren (manager des Sex Pistols, ndlr) – et qui existait bien avant. Je ressemblais à un businessman, je pouvais sans problèmes passer de l'hôtel Savoy à un club punk survolté. Plus tard, Bryan Ferry et David Byrne ont adopté ce look.


Comment les punks vous considéraient-ils?


- Comme un enfant gâté touche-à-tout. Je m'en fichais, j'étais camouflé, attentif à toutes les opportunités qu'offrait cette période. La musique changeait et l'art conceptuel, en particulier aux Etats-Unis, était en pleine effervescence.


Le passage à l'électronique était-il une étape logique?


- Non, une coïncidence. Si je n'avais pas rencontré Boris Blank, j'aurais continué à faire de la musique de manière anonyme. Boris était chauffeur de poids-lourd pour gagner sa vie, tout en écrivant de la musique. Deux semaines après notre rencontre, Yello donnait son premier concert. Boris avait tellement la frousse qu'il s'était caché dans la fosse d'orchestre, me laissant seul sur scène (rire). Mais le public était stupéfait et cela nous a mis en confiance.


Comment décririez-vous Yello par rapport à un groupe comme Kraftwerk?


- J'adore Kraftwerk, c'est le premier groupe d'Europe continentale à avoir eu un son complètement original. Mais Yello est aux antipodes, beaucoup plus orchestral et emphatique, coloré et très ironique – pas du tout sérieux et minimaliste comme Kraftwerk. Yello, c'est l'équivalent musical du Douanier Rousseau!

Note : Le 2 juin, Dieter Meier a été invité par le Musée Tinguely de Bâle dans le cadre de l'exposition «L'Internationale situationniste, 1957 – 1972», visible jusqu'au 5 août. www.tinguely.ch


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Nicolas Wadimoff, du squat... au squat - RMR   


En 1977, il avait 13 ans. Nicolas Wadimoff a donc été de la deuxième, voire de la troisième génération, plus «alternative» que «punk». Ses groupes Santé Publique et Calvingrad ne figurent pas dans la bible Hot Love et il s'avoue «déçu». Wadimoff, on le connaît plus pour ses films engagés (Clandestins, L'Accord) que pour son passé de rocker. Et pourtant: «Mon premier concert, c'était Higelin aux Vernets avec Téléphone et Starshooter: j'étais abasourdi par leur énergie. En 1981, je suis parti en stop à Berlin. Les punks s'y mêlaient aux autonomes. Je me suis rapproché des anarchistes, mais j'écoutais Sonic Youth, The Ex, The Clash, The Specials. Avec Calvingrad on a fait des tournées roots en Belgique, en France, en Allemagne...»
A Genève, où les revendications ne se heurtent pas à la même violence qu'à Lausanne ou à Bienne, c'est le temps des premiers squats: Nicolas Wadimoff organise des concerts au Conseil-Général et s'installe à Lissignol – il y restera 6 ans. «Les fêtes, les filles, la bière, ça n'avait rien à voir avec le côté glauque des punks de la gare.» Le jeune cinéaste a «besoin de sens»: quand l'Usine ouvre en 1989, il y organise un festival sur le Moyen-Orient. «Le lien avec la politique me paraissait évident, à d'autres pas.» Wadimoff vole vers de nouvelles aventures. Son engouement pour l'Accord israélo-palestinien de 2003 (qui a fait long feu): un excès de naïveté? «Avec le recul, je me dis qu'on s'est fait rouler dans la farine, mais je ne regrette pas d'y avoir consacré deux ans de ma vie.» Aujourd'hui, il prépare une fiction idéaliste sur... des retraités squatters.

 

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